Fidélité
10/23/2026
De Madame B. j'ai appris la fidélité. C'est mon frère qui me l'avait annoncé par un message laconique. Madame B. est décédée cette nuit. On l'a trouvée ce matin. L'infirmière qui venait lui faire des soins. Ou peut-être une voisine. Qui n'avait rien entendu ? Plutôt l'infirmière. Une soudaine tristesse. Je n'ai vu madame B. qu'une fois dans ma vie. Elle habitait une petite chambre, très petite chambre au quatrième étage d'un immeuble dans un quartier près de la Bastille, une rue qui était devenue belle au fur et à mesure de l'avancée de la gentrification du coin. Elle vivait dans cette chambre minuscule où il devait y avoir un petit lavabo et un réchaud pour faire quelque cuisine. Et des malles, des tissus, son lit à l’entrée qui occupait quasiment tout l’espace. Nous avions grimpé les quatre étages que Madame B., qui avait largement dépassé les 80 ans, ne se plaignait pas de gravir, afin de faire mettre l'électricité aux normes dans son petit studio. Elle avait essayé d'échapper à cette normalisation obligée en demandant qui était l'électricien. On avait dit qu'on le connaissait, qu'il était recommandé par le syndic. Elle avait fini par accepter la rencontre.
Madame B. est une petite femme souple qui porte des leggings et qui est dotée d’ une abondante chevelure rousse. Dès qu'elle voit mon frère, elle s'exclame : « Oh ! vous ressemblez à votre père ». Il n'y avait pas de plus grand compliment.
Jadis Madame B. avait une place de serveuse dans le 16e arrondissement, et elle était devenue la locataire d'un studio que mes parents possédaient. Quand l’heure de la retraite vint, elle demanda à mon père de la laisser continuer à occuper, non pas le studio, que ses maigres ressources ne lui permettaient plus de payer, mais un genre de pièce attenante, au statut trouble, une chambrette exiguë où l’on pouvait entreposer des affaires.
Madame B. n'avait plus les moyens d'aller nulle part ailleurs. Mon père accepta et débutèrent des années où, chaque mois, elle sonnait chez mes parents avec un bouquet de fleurs et l'argent du loyer. Ma mère disait : "elle adore votre père". Les années passèrent. Mon père s'en alla, puis douze ans après, ma mère. Ils sont partis au même âge de 96 ans. La petite pièce faisait partie de la succession. Madame B. était difficile à joindre, on en avait fait l'expérience quand il avait fallu vérifier que la pièce était assurée. Elle finissait par répondre, mais la méfiance envers tout ce qui venait de l'extérieur était ce qui primait.
Une voisine proposa d'acheter la pièce, mais sans Madame B. Qui aurait eu le cœur de demander à Madame B. avec ses legging fleuris et son amour pour mon père, Monsieur W., de quitter les lieux ! Eh bien, il y eut des êtres, mais sont-ce des êtres, ceux qui sont derrière des lettres officielles, pour demander qu’elle s’en aille loger ailleurs. Cela arriva sous la forme d'une lettre recommandée que j'ouvris avec crainte. Il est rare qu'une lettre recommandée vous apporte une bonne nouvelle. On réclame ou on menace. Cette fois, c'était une menace. Le logement de Madame B. avait été visité par les services sociaux et déclaré insalubre, il n’avait pas la superficie minimum requise, la plomberie était à revoir, l'électricité pas aux normes. Bref, une longue liste de choses illégales. Et pour finir, la mention qu'il fallait impérativement reloger Madame B. sous peine d'amendes, de punitions et tout ce que sait faire miroiter une administration pour se faire obéir.
Nous avons appris que madame B. était depuis peu sous curatelle et le surlendemain mon frère rencontrait la curatrice au domicile de Madame B. Elle accueillit avec courtoisie mon frère, quant à Madame B., elle s'exclama d'emblée qu'elle était une personne fidèle. Et elle énuméra ses sources de fidélité : son mari, Monsieur W., le quartier, l'agence bancaire, son petit logis.
Elle était désespérée d'apprendre qu'il lui fallait partir, mais avec courtoisie elle déclara à mon frère qu'elle ne voulait pas lui faire d'ennui. Elle écouta les propositions, la dame chargée de la curatelle lui proposait une chambre dans une résidence proche. Elle voulait rester dans le quartier. Elle protesta :
« - Ah, non, à une dame qui y habitait, on a volé une petite cuillère en argent ! »
− Quand ? demande la curatrice.
− Il y a six ans.
− Mais madame, avez-vous des choses précieuses ? »
Penaude, elle dut avouer que non, elle n'avait rien. Même si peu de temps auparavant, elle avait proposé à la curatrice de la mettre sur son testament. Surtout pas, lui avait répondu cette dame. Madame B. disait qu'elle la trouvait gentille. Mais Madame B. n'avait rien absolument rien, en dehors de sa longue fidélité à monsieur W., mon père qu'elle évoquait avec enthousiasme et une certaine coquetterie.
Trois semaines après la visite de mon frère en compagnie de la curatrice, nous avons appris sa mort. Je me suis demandé à qui on pouvait en attribuer la responsabilité, je pensais à ces abrutis qui appliquent une loi sans se poser de questions, qui ordonnent : « Et vous m'envoyez ça en recommandé, allez ! "
Jamais personne ne saura, et sans doute ceux que j'appelle des abrutis et qui me mettent en colère ne font qu'appliquer un règlement. Madame B. ne voulait pas quitter le logement, fidèle à son propriétaire. Elle n'aura pas connu d'autre ciel que celui de cette petite chambre. Elle n'aura pas dormi dans un autre lit.
« Moi je suis fidèle ».

