I fall in love too easily

8/30/2026

En lisant par hasard la rubrique nécrologique du journal Le Monde, j'ai appris la douloureuse cruauté, l'insensée inconscience de mes jeunes années.

Depuis ce matin j'écoute TSF jazz, ça me change des discours intelligents de France culture ; la culture à la française, les leçons du Collège de France, les dernières nouveautés de la science racontées comme si on allait vraiment les comprendre, la philosophie, passionnante mais aussitôt entendue aussitôt oubliée. Ça serait cela la culture radiophonique, on se pense intelligent puisqu'on comprend, on a assez fait d'études, assez lu et assez grandi pour cela mais on oublie aussitôt, parfois on écrit dans un cahier de notes si on en a un sous la main.

En ce début d'après-midi de juillet parfait à Paris (partout il fait affreusement chaud et voilà que notre capitale résiste, s'obstine à ne pas monter à plus de 25°, offrant un ciel avec juste ce qu'il faut de nuages et une brise qui souffle doucement. Tant pis pour ceux qui sont partis se chauffer dans le Sud, soudain mon oreille s'attarde sur une voix, c'est lui ? Oui bien sûr, lui, bien sûr, le musicien Chet Baker. Si vous ne connaissez sa manière lente, élégante, nostalgique de chanter, allez le chercher sur Google, il chante, répète tout le temps la même phrase, je tombe amoureux trop vite, trop facilement, mais ça sonne mieux en anglais. Je l'imagine dans sa chambre, amoureux, déclarant avec sa trompette désabusée qu'il l'aime.

La phrase me bouscule, me pose des questions. Forcée d'y aller un peu, et toi ne serais-tu pas aussi tombée amoureuse trop facilement, trop vite et sans discrimination?

Ma mémoire s'oblitère, je ne veux pas savoir, je n'ai rien à faire avec cette jeune fille qui ouvre les yeux sur le monde, qui fait attention aux "garçons", qui les aime, qui les dédaigne et, en général, qui dédaigne ceux qui l'aiment. Pourquoi ne faut-il aimer que celui qui ne fait pas attention à vous, celui qui passe sans vous regarder, celui qui n'entend pas les soupirs muets des filles? Un BG, on disait à l'époque beau gosse, puisqu'il sait qu'il est convoité par les dames (pourquoi pas ?) et les demoiselles, pourquoi ralentir le pas ?

Celui-là, dont je me souviens présentement, ressemblait à l'acteur Anthony Perkins. Un étudiant en médecine. Timide et romantique, inexpérimenté. Travailleur. Un jour, nous avions dansé le slow, je ne sais plus comment il l'avait dit, qu'il était amoureux mais on le savait et je ne voulais pas. Lorsque l'année de mes 17 ans, après un accident de ski, j'ai été contrainte de rester alitée sans pouvoir me mettre debout pendant deux mois, c'est le seul qui était venu me voir. Je ne l'ai sûrement même pas remercié. Ma mère était plus intelligente, toute remuée, elle a dit : "Ah celui-là, c'est tout de suite qu'il faut l'épouser". Je me souviens de lui, en entendant le chant plaintif de Chet Baker, je le vois, mèche brune sur l'œil, sonner à l'appartement du deuxième étage, entrer dans le vestibule, être poli, être grand, être gentil, être modeste et venir rendre visite à une peste qui ricane :"ah, un amoureux !" comme si d'autres attendaient devant la porte.

Des années plus tard j'ouvre le journal le Monde, et dans la rubrique nécrologique je lis son nom, je relis, je n'y crois pas, je me dis que c'est un homonyme, mais non, l’âge, la ville correspondent, le trop romantique amoureux, la vie ne l'a pas gardé en vie, et regardant son nom, le lisant et le relisant, il m'a horriblement manqué, lui que j'ai manqué aimer. D'autres viennent s'ajouter à la ronde de l'amour, on s'en souvient à grand-peine, un étudiant en philosophie − j'admirais sa culture, moi qui n'avais fait de la philo qu'en terminale −, il y avait un autre étudiant, en médecine celui-là aussi, il habitait Nice, il était contre les vaccins.

Mais qu'est-ce que c'est, cette prison où vous enferme l'amour ? Cette geôle qui ne laisse pas les pensées aller ailleurs, cette attention forcenée aux gestes que la personne aimée fait, à la parole qu'elle dit et qu'on commente avec la meilleure amie, ce chagrin si quelqu'un vous dit qu'on l'a vu à la piscine avec une autre, un peu blonde, beaucoup belle, on simule l'indifférence, on feint d'avoir les vues longues, ah bon, on montre qu'on s'en fiche, et le soir on sonne à sa porte, avec qui tu étais ? C'est qui la blonde ? L'autre est embarrassé mais pas tant que ça, il court plusieurs lièvres à la fois, "tu ne vas tout de même pas être jalouse, dit-il, toi c'est autre chose". La tourmente amoureuse. A l'époque, guetter le courrier − pas de mail − , se tenir près du téléphone − pas de portable ,− espérer qu'aucune autre personne ne va téléphoner quand vous attendez, raide, la gorge serrée, incapable de faire autre chose, glacée, les membres paralysés, pourvu qu'il appelle maintenant.

Plus tard, vous vous êtes liée d'amitié avec une dame qui avait 70 ans, vous pensiez que cela c'était vraiment la limite d'âge, si loin du vôtre alors que vous aviez le tiers du sien. Et vous aviez demandé à cette dame dont on vous avait dit qu'elle avait eu une intense vie amoureuse "jusqu'à quand ?". Elle avait répondu avec son sourire si communicatif : "Ah jusqu'au bout, ça ne change pas, mais la différence c'est que les Jules, alors, c'est ça", et elle avait désigné les bouteilles d'oxygène qui, en permanence, lui permettaient de vivre avec un emphysème chronique.

Je suis aujourd'hui à sa place. Qui me demande jusqu'à quand ? Personne, et je ne saurais que répondre. Peut-être la même réponse que toi, vieille amie aux bouteilles d'oxygène. Et il me vient soudain une image ; il y a peu de temps, l'été dans une salle où il y avait beaucoup de monde, un été brûlant, un jeune homme étranger vient me parler, nous portons des masques, Covid oblige. Il parle très bien le français tout comme d'autres langues, sa conversation est facile, souple, il est beau, je le regarde tandis qu'il me parle, et le soir dans la nuit de mon lit, je retrouve le vieux sentiment si oublié, si oublieux. Tomber amoureuse, l'exaltation, l'admiration, la respiration, non mais pas l'espoir quand même une dame si loin de son âge à lui ! Ça a duré quarante-huit heures et c'est parti, mais j'étais émerveillée, le doux ruissellement de Chet Baker était revenu I fall in love too easily. Si j'avais été de sa génération j'aurais pu tenter le diable ; le guetter, voir s'il s'intéresse à moi, avoir un pincement de gorge, une torsion du ventre s'il avait dit avec son bel accent d'ailleurs, voulez-vous que nous prenions un café, et la phase interprétative aurait commencé sa besogne ; s'il me propose un café c'est qu'il m'a remarquée ou est-ce qu'il le propose par politesse, est-ce moi qui ai montré que j'avais envie de ce café partagé ?

Femmes qui souffrez, attendez, espérez, convoitez, commentez, attendez, étudiez, sachez qu'au moins une partie de ce labeur, on en est un jour débarrassé, mais il n'est pas interdit de rêver.