Philosopher en marchant

10/6/2026

D’un bonjour lancé à la volée j’ai appris la possible solidarité entre les humains.

C'est l'été, brûlant. Ce matin, ça va encore, on peut sortir. Je me force à me promener, personne n'est à Paris, enfin presque personne ; il y a toujours un ami ou un parent entre deux voyages. Dans mon quartier, je ne dis pas lequel, il est à l'ouest, vous pouvez deviner, mon immeuble est vide ; volets mécanique blancs clos, ascenseur toujours disponible. La rue est grise de son asphalte qui chauffe l'après-midi, un vague touriste la parcourt si on a de la chance, on regarde avec tendresse le fidèle épicier à la marque orange avec ses prix pas si francs, ouvert pour vous tout le mois d'août et jusqu'à 10 h, si vous tendez l'oreille vous entendez le bruit du marteau-piqueur, on construit donc même au mois d'août, tant pis s'il fait trop caniculaire pour travailler, il n'y a que des riches pour échapper au désert de ces rues. Je m'aventure vers le jardin du Ranelagh, là ça va mieux, il y a les laisses des chiens sur lesquels on tire, il y a des coureurs, ils sont fous, ils courent sous 30°, ils sont jeunes.

Ma mère, jadis, marchant dans son étroit couloir avec peine, s'arrêtait et me demandait :

« Est-ce qu'un jour j'ai marché normalement ? ». Voilà que la phrase me revient et je me l'adresse : « Est-ce qu'un jour moi aussi j'ai couru comme une gazelle ? ». Sûrement. Ne fallait-il pas, au lycée, faire la course et top ! partez, criait la prof de gym avec le chronomètre en main. Nul doute j'ai couru. Ce que je ne sais pas, c'est à quel moment j'ai arrêté de courir, à quel moment le seul déplacement est devenu la marche. Ce ne sont pas des étapes qu'on note car on ne le sait pas sur le moment. C'est toujours après.

La chaleur n'étant pas encore à son paroxysme à 11h du matin, je me dirige vers le petit lac du bois de Boulogne. C'est un chemin agréable, abrité du soleil par de grands arbres et la population qui le fréquente est plus nombreuse. Ouf, on n'est pas seul en août avant le 15, on n'est pas les seuls à ne pas être partis en Normandie, en Bretagne, dans le bassin d'Arcachon − oui, nous y avons une maison et heureusement une piscine, tous les enfants sont venus, une joie. Bon, laissons tomber, pour une maison dans la campagne on n'était pas équipée. Par équipée, j'entends les choses suivantes :

− un mari un tantinet bricoleur, enfin qui comprend les manipulations matérielles ou informatiques ;

− une voiture que l'on aurait envie de conduire sans stress (moi je ne vais pas plus loin qu'au domicile de ma fille, c'est-à-dire sept minutes de trajet);

− une organisation au sommet : on va fermer la maison, on passe l'aspirateur, on remplit le congélateur, on vide le frigo, on lave les draps, on en remet de propres pour la prochaine fournée, on ferme l'arrivée d'eau.

Oh ! Je m'arrête, la liste est trop longue, et je continue ma petite escapade pédestre vers le lac. En sortant d'un passage qui relie le boulevard Beauséjour et les jardins du Ranelagh, je vois d'abord un gentil chien, petit, − s'il était grand je ne dirais pas gentil − qui tire poliment sur sa laisse. Je lève les yeux vers les parents du chien (ils se disent souvent maman ou papa en parlant à leur chien chéri) et je vois le regard d'un grand monsieur qui, tout de suite me dit très cordialement « Bonjour » comme le fait un instant plus tard sa compagne qui me gratifie elle aussi d'un aimable Bonjour. Et je suis si contente de leur envoyer moi aussi un sonore Bonjour. Ainsi, non seulement je ne suis pas seule à Paris mais je rencontre des gens qui me saluent comme s'ils me reconnaissaient.

J'aime bien cela, croiser quelqu'un que vous ne connaissez pas et qui vous salue. Ça m'arrive ces dernières années, je pense que c'est lorsqu'on sent qu'on est plus disponible à l'autre que jadis. Ayant accompli ma promenade au lac et commençant à rentrer d'une allure un peu plus rapide car j'entendais gronder au loin un bruit de tonnerre − mais c'était peut-être un avion −, je croise à nouveau le couple en sens inverse, on se sourit, je lance un Rebonjour, eux aussi ils disent Bonjour et j'entends cette fois à leur manière de prononcer qu'ils ne sont pas français. Un accent hollandais, allemand, suisse, quelque chose comme cela. Ah oui, des gens qui n'habitent pas Paris, qui ne connaissent personne, qui disent Bonjour à une dame qui les croise comment on se salue en montagne, ils ont cette habitude d'être solidaires avec celle ou celui qui marche dans les sentiers montagneux. C'était donc une balade en pays montagneux que j'ai faite.

Je suis rentrée, j'ai fermé tous les volets. J'ai pensé au couple, je me suis dit que j'aimerais écrire sur ce Bonjour, mais qu'est-ce que on peut dire d'un Bonjour, peut-être beaucoup de choses puisque le philosophe Levinas a philosophé la qualité hautement morale du « après vous ».