De l'usage de la margarine j'ai appris qu'elle était facteur d'exclusion.
Retournez-vous, essayez de revoir une scène de votre enfance, mettez-vous à la place du spectateur. Vous installez la bobine au début. Enfin, presqu'au début, exactement au moment où vous avez un souvenir de vous, enfant. Où êtes-vous ? Qui est avec vous ? Comment parlez-vous ? Qui est à l'intérieur de votre âme ? Votre cœur bat-il comme aujourd’hui? Cherchez. Faites un effort. Quelle scène vous revient ? Vous êtes à l'âge où la vie, c'est jouer, surtout jouer, tout le reste ce sont les parents qui en ont la charge. Quelle scène vous revient ? Mais pour autant, êtes-vous réellement dans l'ère de l'insouciance, êtes-vous sûr que vous n'avez pas de souci, n'avez-vous pas peur de ne pas plaire, que l'on ne vous aime pas ?
Êtes-vous comme moi, presque amnésique, à ne pas vous rappeler ce qui s'est passé très loin dans le temps, ailleurs, alors que vous n'aviez pas plus que sept ans ?
C'était le premier anniversaire que mes parents m'avaient permis d'organiser. J'étais dans ma deuxième année d'école, en dixième (à l'époque c'est ainsi que l'on appelait le cours élémentaire). Il faudra parcourir onze classes avant d'arriver au bout mais je ne pense pas que nous savions avoir ce long parcours avec passage de classe devant nous.
J'étais arrivée dans cet établissement public absolument terrorisée, me sentant abandonnée, démunie. Le premier jour, nous avions toutes déplié nos blouses. Nous les extirpions de nos petits cartables. Un coup d'œil latéral m'avait fait comprendre ce que j'allais devoir affronter. Les petites filles sortaient une blouse beige avec, brodés sur le côté gauche, leur nom et leur classe, et moi, moi que fallait-il que je sorte du sac, le premier jour dans ce monde nouveau ? un tablier écossais, vous savez, le genre que les petites filles mettent pour aider leur maman à faire des gâteaux, avec des bretelles à volants. Comment ma pauvre mère ne s'était-elle pas renseignée, comment n'avait-elle pas compris qu'on ne mettait pas un quelconque tablier, comme peut-être au jardin d'enfants, mais une blouse beige bien repassée, boutonnée sur le devant, et qui ne laissait rien voir de ce qu'on portait comme vêtements.
Il avait fallu s'adapter à l'école, à la onzième avec cette institutrice aux cheveux permanentés blond qui avait l'air si sûre d'elle, l'année d'après c'était mieux car on connaissait désormais les petites filles qui étaient en classe avec soi l'année d'avant.
Je suis née en décembre. J'avais timidement demandé à ma mère si on pouvait me fêter mon anniversaire et si je pouvais inviter mes camarades de classe. Elle avait dit oui, les filles étaient venues, personne ne manquait, la fête était joyeuse, les gâteaux délicieux. Ah ! comme on avait joué, couru, tourné autour des tables, comme on riait, et comme mes parents nous laissaient libres de courir dans la maison ! Les filles avaient les joues rouges, la meilleure élève, le Prix d'excellence de l'année d'avant était là. La reine. Elle aussi jouait, riait, criait, commandait. Et moi j'étais aux anges, j'obéissais aux ordres, je courais dans tous les sens, ivre de pouvoir procurer cette folle gaieté à mes camarades de classe. On allait dire que l'anniversaire avait été merveilleux. On s'était tellement bien amusé !
Je ne me souviens plus comment j'avais dormi. Après cette fête, la plus belle fête de ma courte vie.
Cela s'est passé le lendemain dans la cour de l'école. Les filles qui étaient venues à ma fête ne me regardaient pas, ne me saluaient pas et faisaient cercle sur elles-mêmes. Moi, je regardais dans leur direction, pourquoi me boudaient-t-elles, avaient-elle oublié notre complicité de la veille, les enivrantes chevauchées autour de la table? C'était la récréation. J'étais seule. Elles chuchotaient entre elles. La tristesse que je ressentais alors est encore aujourd'hui dans mon cœur.
Petite fille timide, et qui tant veut plaire à ses camarades, les belles filles aux cheveux tressés, et surtout elle, Marie-France, le Prix d'excellence. Un peu plus tard, l'une d'entre elle est venue me dire :
« On a toutes été malades après ton anniversaire ».
J'ouvrais des yeux ronds. Malades ? De quoi, pourquoi ? Quelle maladie ? Puis la plus petite d'entre elles avait demandé du bout des lèvres :
"Ta mère, les gâteaux, elle les fait avec de la margarine ? ».
Moi je ne savais pas ce qu’était la margarine. Je ne savais pas comment fabriquer un gâteau.
En rentrant le soir, je demandai à ma mère :
« Est-ce que tu utilises de la margarine pour les gâteaux ? ». Mon cœur battait. Mettait-elle du « poison » dans les gâteaux, ce qui avait rendu malade toute la troupe des filles et les avait éloignées de moi. La question ne semblait pas avoir embarrassé ma mère:
« Oui, de la margarine, c'est beaucoup plus léger que le beurre et on peut manger ces gâteaux après avoir mangé de la viande ».
Les juifs pratiquants ne mélangent pas la viande avec le lait ou le beurre selon le précepte de la Bible : « Tu ne feras point cuire un chevreau dans le lait de sa mère » Je n'ai pas tout de suite pensé aux raisons pour lesquelles les petites filles ont dit qu'elles étaient malades. L'étaient-elles réellement ? Savaient-elles que j'étais israélite, comme on disait à l'époque, et que nous ne mangions pas comme tout le monde ? L'une d'elle était-elle rentrée et avait-t-elle entendu ses parents dire : « Ils ne cuisinent pas comme nous, je ne sais pas ce qu'ils mettent dans leur plat, sûrement de la mar-ga-rine». Celle-ci était-elle arrivée le matin avec le mot, en accompagnant ses paroles d'un geste, montrant qu'elle avait mal au ventre et toutes les autres, avaient-elles tout de suite ressenti les méfaits de la margarine ? Je ne sais.
J'étais dans la cour. Si seule après avoir été si heureuse.
Les onze années ont passé tant bien que mal, je me glissais chaque année dans la classe supérieure. Ma mère me disait que je n'avais pas besoin d'être à la tête de la classe, la moyenne suffisait. Elle se méfiait des trop bonnes notes. Pour elle, les premières de la classe étaient des idiotes soumises.
Cet après-midi-là, je courais voir l'affichage des résultats du baccaleuréat. J'avais peur. À l'époque, le bac n'était pas facile à obtenir. Sur le chemin, je croisais des filles qui pleuraient, elles avaient cherché en vain leur nom.
Et je la vis, je la reconnus, je ne l'avais pas vue depuis des années, mais c'était Marie-France, le Prix d'excellence, celle qui faisait partie du complot de la margarine, celle qui était si bonne élève, qui traçait de si belles lettres sur son cahier. Elle pleurait. Ma mère avait-elle raison, de trop bonnes notes dans les petites classes n'augurent rien de bon. Je regardais la liste. Mon nom commence par un W. Tout en bas de la liste. Il était là, je n'avais pas à revenir chez moi en pleurant. Ceci n'était pas dans l'ordre des choses, mais la petite ostracisée à cause de la margarine des gâteaux pouvait rentrer à la maison et dire à ses parents : « mon bac, oui, je l'ai »..